Le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety inspire Jay-Z et Beyonce

Annonçant sa prochaine tournée internationale, le power couple de la pop américaine a suscité l’émoi, mais essuie aussi le soupçon d’être allé chercher l’inspiration de son affiche dans un chef d’œuvre du cinéma africain, «Touki Bouki». «Libération» fait réagir la famille de son réalisateur, Djibril Diop Mambéty, mort en 1998.

Extrait du film «Touki Bouki» et image de la promotion de la tournée OTRII de Jay-Z et Beyoncé.

L’image est connue des cinéphiles, emblématique d’un chef-d’œuvre sorti en 1973. On y voit un couple juché sur une moto affublée de cornes de zébu. C’est l’affiche de Touki Bouki, du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty, qui raconte les rêves d’exil de deux jeunes Dakarois et avait été couronné à sa sortie par le prix de la critique internationale à Cannes. En 2008, le film a reçu une autre forme de consécration prestigieuse, lorsque la fondation de Martin Scorsese, World Cinema Project, a décidé de le restaurer.

Mais voilà qu’il y a quelques heures à peine, Touki Bouki a reçu une autre onction, d’une nature un peu moins évidente, lorsque la chanteuse américaine Beyoncé a choisi «d’emprunter» l’image de ce couple et de cette moto – comme elle a pu par le passé «emprunter» une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker ou une vidéo de Pipilotti Rist. Cela, pour faire la promotion de la prochaine tournée qu’elle effectuera avec son mari, le rappeur Jay-Z, l’On the Run Tour IISur le cliché posté par la star sur son compte Instagram, on voit en effet le couple, immortalisé en noir et blanc, juché sur une moto surmontée d’un crâne de zébu. La ressemblance n’a pas tardé à être relevée sur Twitter, les deux photos circulant côte à côte sur le réseau.

Aucunement scandalisé

Le réalisateur est mort en 1998, mais Libération a pu interroger le fils et ayant droit du réalisateur, Teemour Diop Mambéty, aucunement scandalisé – du moins dans l’attente d’en savoir plus sur les conditions de ce qu’il envisage pour l’heure comme un «hommage».«A première vue, j’ai considéré comme évidente la ressemblance entre les deux images. Je n’ai pas souvenir d’un autre film auquel cette référence iconique pourrait être empruntée. J’ai l’honneur de contribuer à la promotion de l’œuvre cinématographique de mon père en ma qualité d’ayant droit. Je collabore avec diverses entités impliquées dans le travail de conservation, de restauration et de circulation de ses films. Je n’ai pas reçu de demande directe relative à la production de cette image. Si celle-ci est sciemment empruntée au film Touki Bouki, on peut considérer la démarche comme un hommage. Il en est d’autres rendus, par exemple, par Kenzo et Kahlil Joseph dans le film Music Is My Mistress, ou par l’illustrateur Owen Davey, ou les musiciens Red Snapper ou DJ Food, par la production d’œuvres ouvertement inspirées de ses films. Et Martin Scorsese est impliqué au premier chef dans la restauration de Touki Bouki.Mambéty est un nom qui appartient fort heureusement au patrimoine culturel universel. Je n’évoquerai pas de notion d’abus sans avoir d’information crédible sur le contexte. Toute question de droit doit être abordée objectivement et sereinement. On doit saluer tout échange créatif dans le respect de l’intégrité des œuvres et de leurs auteurs.»

«Africanité»

La nièce du réalisateur, Mati Diop, qui avait rendu un hommage plus explicite au film dans son très beau Mille soleils, sorti en 2014, s’est dite, elle, «un peu troublée» par l’emprunt. «On dirait que c’est un directeur artistique qui leur a apporté l’image, et que personne ne s’est préoccupé de savoir quelle histoire artistique et politique il y a derrière, a-t-elle regretté. C’est déprimant et fascinant à la fois, l’insoutenable légèreté du mainstream.» La réalisatrice, qui prend soin de rappeler qu’elle n’est pas l’héritière de Djibril Diop Mambéty, et que ce film-ci est un héritage «universel» sur lequel elle ne prétend avoir aucun droit particulier, rappelle que Touki Bouki a connu une histoire mouvementée, sa sortie ayant été repoussée de six longues années en France, «car la France n’était pas prête à appréhender un objet aussi irrévérencieux».«Cet emprunt pose la question de l’hommage, de l’appropriation, a-t-elle ajouté. On parle beaucoup d’appropriation de la culture noire américaine, mais là, c’est intéressant de voir que c’est une artiste noire américaine, qui communique avec ça de manière très légère. Beyoncé a fait un album où elle disait avoir pris conscience de son africanité [Lemonade, ndlr]. Si cette démarche est sincère, pourquoi ne pas se servir de son statut pour promouvoir les bijoux de la culture noire américaine et africaine plutôt que de juste les utiliser à son avantage ?»&

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